Voici une autre belle histoire qui m'a été envoyée par Jean-Pierre Verheylewegen.

Elle a pour sujet: "Ma première lettre de Hergé - janvier 1964".

 

Dissertation d'examen - Ecole Normale Charles Buls - décembre 1963

Plaidoyer en faveur de ce petit héros qui a déjà ravi trois générations de jeunes et de moins jeunes, j'ai cité : Tintin.
Depuis la parution de« Tintin au Pays des Soviets », l’engouement du public pour les aventures de ce petit  personnage a été tel que l'on peut constater aujourd'hui que chaque nouveau volume est édité en une dizaine de langues et qu'on le vend dans toutes les parties du monde. Cela n'est-il pas extraordinaire et ne demande-t-il pas quelques mots d'explication ?

Ce qui fait la force principale d'Hergé, c'est qu'il part de la réalité, de la vie concrète. En effet, dit le père de Tintin, l'enfant n'accepte la fiction que si elle part du réel. Voila pourquoi, avant d'emmener des millions  d'enfants  sur la lune et cela dix ans avant Von Braun, il a fait construire  une maquette précise de la fusée qui allait emporter ses petits héros. Ce fait témoigne du soin énorme apporté à la rédaction de chaque nouvel ouvrage. Les exemples peuvent d’ailleurs s’accumuler. Qu'il me suffise d'en citer deux, bien petits mais éloquents. Pour connaître un détail vestimentaire d'un policier du monde arabe, Hergé envoya un homme uniquement pour connaître ce détail. De même un dessinateur alla prendre des croquis d’un petit avion local en Turquie je crois, pour « Coke en stock ».

Si l’on ouvre un Tintin à n'importe quelle page,  on sera frappé par la présentation absolument  parfaite qui s'en dégage: le dessin est soigné, bien construit, clair et des couleurs gaies et attrayantes donnent  de la vitalité a l'œuvre.  De plus, un paysage est toujours laissé secondaire dans de grands dessins. Quant aux dialogues, ils sont enveloppés dans des « nuages » et n'embrouillent pas l’ensemble par des superpositions lourdes et disgracieuses. L'intérêt géographique  et historique est énorme : la vie en Afrique du Nord est admirablement traitée dans «  Le Crabe aux Pinces d'Or » et dans «  Les Cigares du Pharaon ».  Autre exemple : les mœurs des pirates français du temps de Surcouf sont décrites avec justesse dans «  Le Secret de La Licorne ».

Le personnage principal, Tintin est entouré d'une foule de comparses entraînés dans des aventures rocambolesques, les plus amusantes les unes que les autres. Les personnages secondaires sont choisis dans toutes les couches de la société et dans toutes les parties du monde. Tintin, lui est aimé partout pour sa gentillesse, son courage et son sang-froid. Haddock, c'est le marin bourru qui cache sous des dehors brutaux et violents un cœur d'enfant. Il est bon et indulgent. Les Dupondt, ces deux policiers naïfs qui tombent dans les situations les plus invraisemblables, nous font rire et le professeur Tournesol, distrait comme tous les savants, et de surcroît sourd comme pas un, nous fait sourire.
Et le brave Milou enfin, joyeux et espiègle.

Au début de sa carrière, les croquis d'Hergé n'étaient plutôt que des esquisses encore très maladroites  et l'intrigue était simpliste : toi, tu es le méchant et moi le bon. Et pourtant, malgré ces imperfections, le succès fut général et Tintin était adopté.

Si tout le monde lit Tintin, c'est heureux et nous n'avons qu'à nous en féliciter. En effet, l'éducation morale des enfants ne pourrait être meilleure. Dans chaque ouvrage on peut voir la vie réelle et tout n'y est pas embelli ou idéalisé. Ce que le gosse a sous les yeux, c'est le monde dans lequel il aura un jour un rôle à jouer. Les sentiments des héros sont nobles et le vocabulaire est riche, plein d'affectivité. On peut noter que le répertoire très étendu d'injures du capitaine Haddock n'est pas vulgaire. Il est choisi soit dans la terminologie scientifique soit dans le vocabulaire courant, inoffensif. Toujours au point de vue de l'instruction, les phénomènes naturels sont fort bien utilisés et décrits. Personnellement j'ignorais que parfois en montagne, un objet métallique  attire un éclair. C'est ce que « Tintin au Tibet » m'a appris. La vie proposée aux
enfants est une vie saine, sportive et honnête. Une grande importance est donnée à la liberté  et à la tolérance. Par exemple, encore dans « Tintin au Tibet »,  si Hergé ne parle pas du bouddhisme en tant que doctrine, il n'en décrit pas moins les manifestations extérieures du culte et certaines pratiques.
Autre bon point à accorder au créateur de Tintin : il a su faire preuve d'une souplesse d'esprit  suffisante, de flair aussi  pour ressentir qu'il serait bon de ne plus éditer <<  Tintin au Congo ».  En effet, les relations entre Blancs et Noirs y sont vues sous l'angle « toi-bon-noir-pas-très-intelligent ». Ces naïvetés sont évidemment dépassées. On pourrait noter un dernier fait qui pour nous Bruxellois est savoureux, c'est l’utilisation de vocables populaires. Par exemple, on rencontre dans« Tintin au Pays de l'Or Noir » le personnage suivant, le sheik Bab-El- Her ce qui, lu a haute voix et traduit veut dire « Le sheik Prolixe ».

Si l'on a tourné un film avec Tintin, voila bien une autre preuve de sa popularité. Mais quant à dire si  c'est un bien, l'avenir seul nous l'apprendra. La formule a plu a tous, certes, mais on n'y a pas retrouvé le petit monde cher aux fervents lecteurs de Tintin. Heureusement, et c'est une compensation, l’esprit de fraîcheur et de bonne humeur y a été conservé.

Peut-être verra-t-on un jour taus les petits enfants supplier leur père de leur rendre un Tintin et finalement être obligés de le leur arracher ! Oui, Tintin ne mourra jamais car l'intérêt d'une lecture sera toujours renouvelé, toujours neuf. Merci à Hergé, merci pour tout ce qu'il nous a apporté et merci enfin pour tous ces petits qui, peut-être malheureux chez eux, sont parvenus  à entrer dans l'univers merveilleux  de Tintin.

Même après la disparition de Hergé, c'est hélas un fait à envisager, quand un soir au coin du feu on terminera la lecture d'un album de Tintin, on dira toujours avec un sentiment très profond de satisfaction « ah, c'était beau »...

Jean-Pierre V. - 18 ans

Photo de Hergé par Jean-Pierre

 

Début janvier 1964, je décide d'envoyer le texte de ma dissertation à Hergé. Voici ci-dessous le texte de ce courrier:


Cher Monsieur Hergé,

Il est plus que probable que vous n'ouvrirez pas cette lettre personnellement, mais j'espère néanmoins qu'on vous en parlera au moins un peu.

Lecteur fidèle de Tintin, je suis actuellement élève a l'École Normale Charles Buls en 3eme Normale. Aux derniers examens de décembre, à l'examen de dissertation, nous avons reçu trois sujets, dont l'un était: « Plaidoyer en faveur de... ». Beaucoup de condisciples ont complété par soit la Paix universelle, soit la Liberté, soit encore la Tolérance. Quant à moi, j'ai rédigé le travail que voici et que je soumets à votre jugement.

(VOIR LE TEXTE CI-DESSUS)

Et voilà. J'ai appris aujourd'hui à la rentrée que j'ai obtenu 36,5/40 pour ce travail (nous avions de 8h à 12h15 pour le réaliser). J'aimerais savoir ce que vous en pensez et si j'ai fait des erreurs. D'avance je vous avoue que j'ignore tout de vos projets quant à une réédition probable de Tintin au Congo. Pour être tout a fait objectif, je dois vous dire que, à part bien sûr tous vos albums, j'ai lu deux articles consacrés à Tintin, l'un dans « Paris-Match » et l'autre dans « Pourquoi Pas ? ».
Une dernière question : comment envisagez-vous le dernier album des aventures de Tintin? Je m'explique: Tintin se rangera-t-il à la dernière image ou le verra-t-on toujours courant et débordant de joie de vivre ?

J'espère que je ne vous ai pas fait perdre votre temps si précieux et que je recevrai prochainement une réponse à ma lettre.

Veuillez agréer, cher Monsieur Hergé, l'expression de ma respectueuse gratitude.

 

Quelques jours plus tard j'ai reçu cette  merveilleuse réponse de Hergé dont j'étais très fier !

 

Mon professeur de français, impressionné par ce courrier sortant des sentiers battus, a lu la réponse de Hergé à toute la classe.


Ce fut le départ de plusieurs rencontres qui ont marqué ma vie.

Jean-Pierre Verheylewegen

 

 

Merci à Jean-Pierre Verheylewegen pour son partage !

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