Interviews, articles de presse et hommages à Arthur Piroton

                  

C'est sans doute l'un des hommes le plus doux que l'on puisse imaginer. Derrière les verres des lunettes à monture sévère, le regard réservé, presque timide, rêveur en tout cas. Aussi mince qu'un budget de promotion en fin d'année, l'homme possède l'allure et le physique d'un franciscain en période de jeûne prolongé.

Voilà donc Arthur Piroton. Un type qui ne ferait pas de mal à une mouche. Et moins encore à son semblable.
Alors, pourquoi diable se complaît-il dans l'hémoglobine, dans les senteurs âcres que dégagent des truands aux abois traqués par la police, dans le fracas des coups de feu qu'échangent forces de l'Ordre et forces du Mal?
Eh bien, parce que, tout simplement, Arthur Piroton (cet homme qui ne ferait pas de mal à une mouche) a choisi de nous raconter des histoires de gangsters. Et pas de n'importe quels gangsters. Il s'agit de gangsters américains. Les plus durs. The Best of the World, si l'on peut dire. L'on peut.
Ce père tranquille de la bédé se défonce en effet dans la fiction. Une fiction reposant cependant sur la plus stricte réalité. Car, qu'il s'agisse d'armes, de la façon de les manier, du Efbiaïe (vous n'ignorez évidemment pas que le héros animé par Piroton - Jess Long - est un inspecteur du F.B.I.), qu'il s'agisse de bagnoles ou des sombres coulisses de la Maffia, Arthur Piroton ne laisse rien au hasard, et les histoires qu'il met rigoureusement au point reposent le plus souvent sur d'authentiques faits divers qui, eux, ne doivent rien à la fiction.

(hommage du magazine Spirou n°2355 du 2-6-1983)
 

Interview express

- Allô, Monsieur Piroton, Arthur?
- Qui êtes-vous? Que voulez-vous? Restez où vous êtes ou je tire!
- Hé! Dites, pas de blague! Je téléphone de la part de SPIROU et...
- Ah! bon, il fallait le dire tout de suite. Vous comprenez, quand je travaille sur un Jess Long, je m'identifie parfois un peu trop à mon personnage...
- Je vois. Les armes à feu vous intéressent vraiment?
- Pour ne rien vous cacher, oui. J'en possède quelques-unes et je fréquente occasionnellement un club de tir au pistolet.
- Selon vous, quelle est la psychologie de Jess Long et de Slim Sullivan?
- Slim est plus entier, il réagit parfois un peu brutalement. C'est avant tout un représentant de la loi. Jess réfléchit davantage. Au lieu de juger les autres, il cherche à les comprendre. Il peut même ressentir une certaine sympathie pour un petit truand "récupérable"...
- Comment avez-vous fait pour poursuivre la série après la disparition de Tillieux?
- Croze et Jacques Raes m'ont écrit quelques histoires. Quand on ne me fournit pas de scénario, je l'invente moi-même. J'ai l'intention de continuer à alterner histoires longues et récits complets, parce que je crois que la longueur d'un scénario doit être adaptée au sujet.
- Que deviennent Les Casseurs de Bois?
- Je ne les ai pas abandonnés définitivement, mais je n'ai pas de projet en cours pour l'instant en ce qui les concerne. Je donne la priorité à Jess Long.
- Mais vous êtes toujours mordu de la petite aviation?
- Et comment! J'en fais très souvent le dimanche, et je viens juste de terminer l'assemblage d'un Messerschmitt 109.
- Vous faites aussi de la compétition?
- Eh bien, je suis l'un des trois candidats belges sélectionnés pour participer au prochain Championnat du monde, qui se tiendra à Paris en juillet prochain.
- Bravo et bonne chance, Monsieur Piroton (Arthur)!

(magazine Spirou n°2403 du 3-5-1984)

C'est toujours bon à savoir


F.B.I... Derrière ce sigle énigmatique se cache l'une des super-polices du XXe siècle. Placé sous l'autorité du ministre de la Justice, le Federal Bureau of Investigation est chargé d'enquêter sur les violations des lois fédérales. En d'autres termes, il est concerné par toutes les affaires criminelles où intervient le passage d'une frontière entre deux États américains.
La réputation du F.B.I. remonte aux années '30, à cette fameuse époque de la prohibition où, tels nos "gorilles" Sammy et Jack, il lutta contre la prolifération des gangs. Aujourd'hui, le F.B.I. compte entre 15.000 et 20.000 employés, dont un certain... Jess Long! Il assure aussi la formation professionnelle de nombreux policiers américains ou étrangers.
Sachez enfin que le F.B.I. possède, dans ses archives, quelque 175 millions d'empreintes digitales dûment répertoriées sur fiches. En matière de police non plus on n'arrête pas le progrès!

(magazine Spirou n°2403 du 3-5-1984)

Interview pour "L'âge d'Or du Journal Spirou"

- Où et quand êtes-vous né?
- Je suis né ici, à Anthisnes le 4 juin 1931 et j'y ai pratiquement toujours vécu à part six ans passés à Bruxelles à mes débuts chez Dupuis où j'ai d'ailleurs rencontré Paul Deliège.

- Vos parents exerçaient-ils une activité artistique?
- Non, pas du tout. Mon père était menuisier, mais il y avait quand même quelques talents dans la famille, par exemple un oncle musicien sensationnel. Donc, personne dans mon entourage, n'a pu m'influencer question dessin.

- Quel est le premier dessin dont vous ayez quelque souvenir?
- Oh là, là ! C'est un souvenir qui remonte très très loin, au début de l'école primaire. J'avais six ou sept ans et je lisais déjà des bandes dessinées comme Cavalier Rouge (Red Ryder) et la Patrouille de la jungle, les deux premières que j'ai connues. La Patrouille de la jungle est connue également sous le nom de Raoul et Gaston. Toutes deux étaient dans Spirou comme "Ramenez les vivants" dont je ne saurais vous dire qui était l'auteur. Je lisais aussi Luc Bradefer.

- Quels étaient à ce moment-là, vos auteurs de B.D. préférés?
- On parle d'auteurs maintenant, mais à l'époque on parlait simplement des bandes. Aux bandes que je viens de citer, il faut ajouter Le Fantôme qui, avec Cavalier Rouge et La famille Illico étaient mes préférées. Et ensuite il y eut "Joe Bing en Alaska" par Marijac, et c'est ça qui m'a poussé à la bande dessinée. Et quand j'étais gamin avec mes camarades, je jouais à Joe Bing. Après, quand on rentrait, je dessinais. J'oubliais, il y a une aventure de Valhardi qui se déroulait dans le désert "les incendiaires" par Jijé et l'Épervier bleu par Sirius. Et puis après il y a eu Buck Danny. Mais c'est Joe Bing, suivi de Valhardi, qui m'a le plus passionné.

- Votre style de dessin n'est-il pas marqué de l'empreinte d'Alex Raymond?
- Oh si, on peut le dire. Quand je suis rentré chez Dupuis avec un autre illustrateur, on nous a fait copier les dessins d'Alex Raymond, et le directeur artistique qui était alors Maurice Rosy a poussé dans cette voie-là.

- Mais avez-vous une prédilection pour la bande dessinée américaine?
- Oui, forcément mais j'aime bien aussi la bande dessinée européenne. Disons que dans mon travail je me sens plus à l'aise dans un style proche de celui des réalistes américains, cependant je me suis également inspiré, à un moment, de Jijé.

- A l'époque où je lisais vos premières séries dans Spirou, sans encore vous connaître, au vu de la signature "Arth Piroton", je m'étais imaginé que vous étiez américain.
- Ah oui! (rire), mais enfin ...


- Le crime de Tolumont, histoire que je ne connais absolument pas, était-ce votre première bande dessinée? Et de quoi parlait-elle?
- C'était vraiment la première que j'ai faite en professionnel. Le thème était basé sur un fait divers local, un crime qui a eu lieu il y a deux cents ans. C'était fort romancé. Et, je m'étais dit que ça pourrait sortir dans un journal mais j'avais écrit à tant de journaux qui répondaient toujours non. Un quotidien, "La Cité" l'a accepté et l'a publié en 1950 ou 1951. Cette histoire, je l'ai bien dessinée trois fois, d'abord en couleurs, et je voulais la sortir à mon compte (rire) !

- Combien de planches comportait ce récit?
- II y en avait trente et une.

- Le crime de Tolumont n'est-il pas sorti récemment en album?
- Oui. C'est-à-dire que l'Avouerie d'Anthisnes, une association, a voulu sauver un vieux château de cartes (rire). Pour les oeuvres dont ils s'occupent, ils ont demandé s'ils pouvaient rééditer cette bande. Et comme c'est en rapport avec l'histoire locale qu'ils essaient de mettre en valeur...

- Mais, qu'est-ce qu'une avouerie?
- Ça remonte au moyen âge. Une avouerie c'était la demeure d'un avoué qui était le défenseur d'un bien ecclésiastique. Godefroid de Bouillon était avoué.

- Avant le crime de Tolumont, aviez-vous suivi des cours de dessin ?
- J'ai suivi des cours de dessin à ... "si vous savez écrire, vous savez dessiner" ... l'école ABC, ce qui fait rire tout le monde. Au départ je ne connaissais pas l'école ABC et j'avais envoyé mes premiers dessins à Hergé qui m'a conseillé d'étudier le dessin. Et puis j'ai vu une publicité pour ces cours, et ai écrit à Hergé pour lui demander ce qu'il en pensait. Il a répondu que la meilleure école de dessin c'était ABC. Et, quand l'école ABC a appris cela, elle a demandé si elle pouvait publier la lettre d'Hergé en lui demandant son autorisation. Giraud a également suivi les cours par correspondance d'ABC.

- À quel âge avez-vous rencontré Hergé?
- Je l'ai rencontré une seule fois dans ma vie, au vingt-cinquième anniversaire du journal Tintin, en 1971. Et, c'est incroyable, il se souvenait d'une lettre du 5 décembre 49 dans laquelle il me donnait des conseils de scénario. À ce moment-là, en 71, il était déjà très malade.

- En quelle année, êtes-vous entré à Spirou?
- Je fus engagé par les éditions Dupuis en 1956, pas pour Spirou mais pour Risque-Tout qui a paru à peu près un an.

- Mais avant ça, vous n'avez rien dessiné depuis "Le crime de Tolumont" ?
- Si, j'ai fait deux petites histoires pour le journal des patronages qui s'appelait PAM. J'aime mieux ne pas en parler parce que c'était plutôt pitoyable.

- À Spirou, avez-vous rencontré tout de suite Maurice Tillieux ?'
- Non, pas tout de suite. En fait, à l'époque de Risque-tout, il venait au studio de dessin et là on parlait.

- Cette rencontre a été, je pense, déterminante pour la suite de votre carrière.
- Ah oui, tout à fait. Quand j'ai vraiment fait sa connaissance, c'est au moment où nous avons réalisé ensemble un Oncle Paul humoristique pour un numéro spécial de Spirou hors commerce paru uniquement en France et destinée aux étudiants.

- Quel a été votre premier travail pour Spirou?
- Il s'agissait de l'illustration d'un feuilleton de Xavier Snoek "Demain l'Aile Rouge", en 1957 année de mon mariage.

- Et, à Risque-Tout précédemment, vous faisiez également des illustrations?
- Dans Risque-Tout il y avait un peu de tout, des reportages, des nouvelles, des récits complets.

- Pour les feuilletons comme "Demain l'Aile Rouge", choisissiez-vous vous-même les, scènes à représenter graphiquement?
- Oui. On me donnait chaque semaine la tranche à paraitre et je choisissais avec l'accord du rédacteur-en-chef. Je me rappelle que pour une illustration il a fallu chercher de la documentation pour savoir comment représenter un avion de chasse chilien. Qu'est-ce qu'on a cherché! Xavier Snoek n'avait aucune idée à ce sujet. Heureusement, le rédacteur-en-chef possédait un gros bouquin sur l'aviation et là on a enfin trouvé. Mais, rien que pour trouver ce type d'avion, cela a pris des jours et des jours. Il faut dire que la séquence du feuilleton paraissant cette semaine-là ne parlait que d'avion en vol et il n'y avait pas moyen de dessiner autre chose. On était coincés'

- Avez-vous dessiné beaucoup d'Oncle Paul?
- Je ne sais pas le nombre exact, mais je me souviens du premier dessiné avec Jamic "La fin d'un navire-école". Je faisais les crayonnés et Jamic passait à l'encre. À moins que ce ne fût l'inverse? Le scénario était d'Octave Joly comme tous les Oncle Paul de l'époque.

- Vous souvenez-vous des dessinateurs d'Oncle Paul d'alors, certains étant maintenant connus?
- Ah oui! Il y avait Jean Graton, Mitacq, Édouard Aidans, Eddy Paape, Follet et Hubinon qui a réalisé quelques récits, plus bien d'autres dessinateurs.

- Vous avez illustré, en 1960, sept textes parus sous la forme de mini-récits.
- Oui, il y a eu notamment "Les allumettes rouges" et "Drame au bout du câble" écrit par Pat S. Pace. Il y eut aussi Jadoul qui signait Cary Page.

- Ces illustrations de mini-récits, les faisiez-vous au format habituel?
- Non, je les dessinais à peu près au même format que les planches B.D. de mini-récits. À propos de ces histoires, j'ai lu l'autre jour un fanzine qui en parlait. Moi même je les avais oubliés. Ah, il y avait également "Le repaire des mutants".

- Dès 1962, vous avez animé la série Michel et Thierry. Est-ce vous qui en avez eu l'idée, ou bien votre scénariste Charles Jadoul?
- Ma première idée était une série avec un gars faisant le tour du monde en voilier. Après avoir fait la première planche, j'ai trouvé cela tellement laborieux ... J'ai alors dessiné autre chose au dos de la première demi-planche. Des petits avions, mais c'était pour m'amuser. Je les ai montrés à Maurice Rosy, directeur artistique de Spirou à ce moment-là qui m'a dit "vous aurez plus de chance avec ça qu'avec les bateaux". C'est donc parti tout simplement comme ça. Et, à Spirou on m'a proposé Jadoul comme scénariste. Tous deux on, a passé une après-midi à chercher des noms de héros avant de trouver Michel et Thierry.

- Mais l'aéromodélisme était-il pour vous une passion?
- Ah oui c'était vraiment une passion et d'ailleurs j'en fais toujours un petit peu.

- Ce thème de l'aéromodélisme n'était-il pas original pour une bande dessinée? A ma connaissance il a été ·très peu exploité sous cette forme, hormis dans votre série.
- Oui c'était original mais le sujet a été très vite épuisé et c'est pour cela que Michel et Thierry n'a eu que huit épisodes.

- Dupuis n'a publié, je crois, que la première histoire "Le grand raid". Pensez-vous qu'il éditera un jour les autres titres en albums?
- "Le grand raid" est la seule aventure, effectivement, à avoir connu une édition album chez DUPUIS. Pour les autres, il n'en est pas question pour le moment.

- Quatre autres aventures ont cependant été publiées en volumes par un autre éditeur. Quels en sont les titres?
- II y a "Mylène et ses carats", "Le boutefeu", "Un royaume pour un puffin" et "Une tuyère pour Eurydice", le titre qui a coulé la série. Ils sont sortis chez Bédescope.

- Pourquoi considérez-vous que "Une tuyère pour Eurydice" a coulé Michel et Thierry?
- Tout simplement parce qu'il n'y était plus question d'aéromodélisme. On m'avait prévenu. Des copains, au bureau, m'avaient dit de ne pas illustrer ce scénario-là. Il ne s'agissait plus en fait de Michel et Thierry. C'est comme de leur faire faire du parachutisme, mais là j'ai dit non.

- Pouvez-vous me rappeler le sujet d'"Une tuyère pour Eurydice"?
- On parlait d'un club de jeunes qui fabriquaient des fusées miniatures. Ce récit n'était pas le dernier, mais le deuxième, et à cause de lui la série a baissé de plus en plus. Et jamais on n'a pu raccrocher, jamais plus! C'était fini! En plus de ça, ç'a avait fini par m'ennuyer de la dessiner.

PIROTON et DELIEGE
- Peu de temps après la fin de Michel et Thierry, en 1968, dans le numéro 1589 de Spirou (2 sept), ont débuté les aventures des Krostons signées Max Ariane, pseudonyme recouvrant vos deux identités. Comment vous est venue l'idée de cette histoire?
Deliège : J'avais, un jour dessiné des petits bonshommes sur ma table à dessin, mais assez éloignés des Krostons tels qu'on les connait maintenant et je m'étais dit qu'il serait amusant d'en faire plus tard une B.D .. Des petits personnages qui prennent vie sur la table du dessinateur. L'idée est venue comme ça et je ne savais pas vraiment ce que j'allais en faire. Et puis, je me suis dit "pourquoi ne pas les confier à un dessinateur réaliste?" J'ai donc téléphoné à Arthur, lui ai expliqué l'idée et demandé s'il serait d'accord pour faire cette série. Et nous sommes partis là-dessus.

- D'où vous est venu le nom de Krostons?
D.: Ça vient de Kroston qui veut dire en wallon crouton. Crouton de pain. Pour les habiller je me suis inspiré de Raymond Macherot. Ensuite j'ai écrit l'histoire qu'Arthur a dessinée, du moins tout le côté réaliste et je me suis réservé le côté humoristique, c'est-à-dire les Krostons eux-mêmes.

Piroton : Il faut bien insister sur le fait que c'est Paul qui a eu l'idée de l'histoire.

- Est-ce que le pseudonyme utilisé pour ce premier récit, Max Ariane vient de Marc Arian, chanteur belge en vogue à l'époque?
D.: Arthur cherchait une tête, et comme il est dessinateur réaliste il cherche des physiques réels ...

P. : Un jour à la télé j'ai vu Marc Arian et je lui ai téléphoné pour lui demander si cela le dérangerait que je le prenne comme modèle pour une bande dessinée. Je suis allé le voir avec les premières pages du scénario et je lui ai raconté l'histoire. Il a été d'accord, sans opposer de problèmes. Le personnage a pris comme nom Ariane car il fallait bien que cela rappelle celui du chanteur.

- N'y eut-il pas un deuxième récit des Krostons, signé Max Ariane?
D. : Si, que j'ai réalisé seul. J'avais déjà écrit le scénario et Arthur eut à choisir entre Jess Long et les Krostons. J'avais obtenu l'accord de la rédaction et il fallait donc continuer. J'étais donc un peu acculé et j'ai dû faire du dessin réaliste. Je m'en suis vu, j'ai sué à réaliser ce deuxième épisode. Ensuite j'ai définitivement orienté la série vers l'humoristique.

- Et les premiers épisodes?
P. : On préfère les oublier.

D.: A Spirou, on m'a dit que ces albums paraîtraient lorsque la série des Krostons connaitrait un gros succès. Maintenant la série est lancée et elle ne mérite pas ça.

- Comment les Krostons vont-ils désormais évoluer? Deviendront-ils encore plus bêtes et méchants?
D. : Les lecteurs se plaignent qu'ils soient devenus un peu trop gentils. Je crois qu'ils préfèreraient qu'ils redeviennent un peu plus méchants.

- Les Krostons ne sont-ils pas quelque peu occultés par le succès de Bobo?
D.: Si, bien entendu! Il y a Boboet je préfère ce personnage, d'ailleurs je n'aime pas les aventures et il m'amuse plus que les Krostons. Je préfère les gags, les histoires courtes.

- C'est à cause de cette prédilection pour le prisonnier d'Inzepocket, je suppose, que les Krostons se font plutôt rares.
D. : Oui, tout à fait! Les Krostons se font trop rares, mais il y a une histoire en préparation ... Quatre planches en un an et demi!

- Pour en terminer avec les Krostons : au départ aviez vous prévu un récit unique signé Max Ariane?
D. et P.: Non, dès le début, nous avions en projet toute une série.

PIROTON

- Avant d'aborder avec Paul Deliège les Krostons et avant le dernier Michel et Thierry "La Fayette, nous voilà", vous avez commencé dans le n° 1544 de Spirou, une aventure de Martin Lebart sur scénario de Jadoul "Vodka, moujiks et roubles". Trente planches toujours inédites en album. Même question que pour les Krostons; pensiez-vous réaliser uniquement cette aventure de Lebart ou bien pensiez-vous que "Vodka, moujiks et roubles" constitueraient le prélude d'une série?
- Personnellement j'espérais que cet épisode soit le premier et qu'il y en ait d'autres. Mais c'était à l'époque où Paul m'a proposé mes Krostons que j'ai accepté, car ils me changeaient de mes personnages habituels. Et puis, certaines choses en Martin Lebart me gênaient. J'aurais préféré un côté un peu plus aventurier, il était généalogiste et se contentait de faire des enquêtes gentilles dans lesquelles il n'y avait pratiquement pas d'action. Et je n'ai pas été plus loin avec Martin Lebart en raison des Krostons que je faisais avec Paul. Et il est arrivé la même chose avec ces derniers. J'ignorais que pendant que je commençais à les dessiner, Tillieux avait proposé des scénarios pour Jess Long chez Dupuis. Tout cela s'est donc imbriqué l'un dans l'autre et l'on a dit à Paul "vous faites ça" et à moi "vous faites ça".

D. : Ça ne venait pas que de Dupuis mais aussi d'ailleurs, l'éditeur avait à l'époque de grands dessinateurs qui avaient leur mot à dire et qui décidaient plus ou moins de ce que devait faire untel. Nous étions aussi, tous deux, à un certain carrefour et nous étions bousculés. J'avais Bobo et les Krostons mais aussi d'autres choses à faire. C'était une époque charnière et les premières bandes que nous avions faites ne m'avaient personnellement pas convaincu et je n'étais pas persuadé de l'efficacité de ce que je faisais. On attendait autre chose, sans trop bien savoir quoi. Inconsciemment évidemment.

- Contrairement à Michel et Thierry dont vous avez eu l'idée, Martin Lebart a germé dans l'imagination directement de votre scénariste (de même que pour M. et Th.) Jadoul. Il en est de même d'ailleurs pour Tillieux et Jess Long.
- Oui, Maurice Tillieux a eu l'idée du personnage de Jess Long et il a conçu la série en pensant tout de suite à moi pour illustrer. Et, quand il a proposé le premier scénario chez Dupuis, il ne savait pas que je dessinais les Krostons avec Paul Deliége. Il trouvait que les scénarios que j'avais alors ne me convenaient pas, n'étaient pas mon genre et qu'il me fallait des intrigues avec plus de dynamisme et d'action. C'est ce qu'il a dit chez Dupuis et il avait raison bien que 1 cela allait déjà mieux avec les Krostons où l'aventure était plus mystérieuse... Mais tout cela s'est fait en l'espace de deux ou trois mois.

D. : Tillieux était un type qui avait toujours raison. Très efficace.

- Avant de rédiger les Jess Long. avait-il déjà écrit des scénarios pour des dessinateurs autres que lui-même?
- Je ne sais pas, mais je pense en i tout cas qu'il a écrit Jess Long avant Marc Lebut et la Ford T pour Francis. En ce qui me concerne, il voyait plus clair en moi que je ne voyais, moi. Et il ne me serait jamais venu à l'idée de lui demander un scénario. Je n'aurais pas osé. Je l'avais déjà rencontré, il était très sympathique mais à cette époque il y avait une certaine hiérarchie.

- Tillieux avait l'habitude de dessiner dans ses séries, notamment dans Gil Jourdan, de spectaculaires accidents de voiture. Ne vous a-t-il pas communiqué cette passion des carambolages, carambolages que l'on retrouve dans Jess Long?
- Ah si, évidemment! Et je trouve que c'est amusant à dessiner. Mais cela ne veut pas dire que c'est facile. Je ne dessine pas facilement les voitures. J'aime bien aussi les avions, mais c'est le même problème, il est difficile aussi le dessiner les pistolets.

- Les décors américains dans lesquels évolue Jess Long, sont-ils complètement imaginaires ou bien dessinez-vous d'après photos?
- Je travaille d'après photos et je n'ai jamais été sur place, d'ailleurs cela ne me tente pas. J'ai suffisamment de documentation, je me sers en particulier de catalogues touristiques. Tillieux, lui, s'était rendu aux État-Unis et m'avait rapporté des photos de New York. Ce qui m'intéresserait c'est de me rendre dans un coin de l'ouest mais pas dans le style partir d'ici, arriver là et revenir ici. Mais je ne demanderai jamais un scénario ayant pour cadre la Californie que j'ai en horreur et que je ne saurai pas dessiner. C'est trop beau, il y a du soleil...

- Maurice Tillieux vous livrait-il des synopsis esquissés?
- Oui, parfois plutôt que d'expliquer telle ou telle scène, il faisait des croquis. Et ses croquis étaient vraiment beaux, rien à voir avec ceux que peuvent faire certains autres scénaristes. Il aurait bien aimé se remettre au dessin réaliste et c'est pour ça qu'il a réalisé entièrement le scénario des "Nouveaux négriers" de cette façon. Il a crayonné ainsi les trente planches.

- Décidait-il seul des scénarios de Jess Long ou bien en discutiez-vous ensemble?
- II en discutait avec moi et me disait par exemple "on va faire ça puisque tu aimes dessiner tel ou tel truc".


- Certaines idées pouvaient donc provenir de vous.
- Non, il n'y avait pas d'idées dans ses scénarios qui venaient de moi. On en avait certaines ensemble, mais comme je le disais tout à l'heure, il y avait alors une certaine hiérarchie et je ne me serais pas permis de critiquer Tillieux. Ce qu'il disait était pour moi parole d'Évangile.

- Mais, avec Jadoul auparavant, ne discutiez-vous pas des sujets abordés par Michel et Thierry?
- Jadoul ne connaissait pas la petite aviation et donc, j'intervenais plus au niveau documentation. Mais avec Tillieux c'était différent. Il Y a des séquences que l'on a réalisées ensemble comme le montage, le démontage et le remontage d'une mitraillette Thompson. C'était un truc technique. Peut-être que j'ai pu dire ce jour-là -je ne m'en souviens plus très bien - "je pourrais faire la case comme ça", mais je n'imposais rien, je lui demandais.

- Et comment cela s'est-il passé avec les différents scénaristes qui ont pris le relais à la mort de Tillieux?
- Du moment où j'étais seul, on m'a dit de décider moi-même de ce qui était bon ou non pour la série, il m'a bien fallu trouver quelqu'un avec qui collaborer. Mais j'avais travaillé quand même dix ans avec Tillieux et cela a été dur de le remplacer.

- Vous avez écrit deux Jess Long, pourquoi n'avez-vous pas continué comme votre propre scénariste?
- Tout simplement parce que je n'avais pas d'idée et qu'on a proposé des scénarios me convenant et que j'ai donc pris.

- Avez-vous écrit d'autres scénarios que ceux des deux Jess Long?
- Non, mais avant ces deux récits j'avais commencé le scénario du dernier Michel et Thierry "La Fayette nous voici". Jadoul l'a achevé.

- Vous avez réalisé sur le monde humoristique un court Jess Long "vacances manquées". Pouvezvous m'en parler:
- Cela venait d'une idée de Tillieux et c'est Cauvin qui a fait le scénario après sa mort. Tillieux lui même avait écrit une autre parodie de Jess Long "calibre 33" parue précédemment. Puis on avait décidé de réaliser un second récit de même style pour les vacances.

- Est-ce également Tillieux qui eut l'idée de la poupée gonflable Natacha que l'on voit dans "vacances manquées"?
- En fait ça vient d'une soirée organisée par un club genre Rotary qui m'avait demandé pour cette circonstance de concevoir une invitation avec des personnages de bandes dessinées. Il y avait les Schtroumpfs, Gil Jourdan pour lequel j'avais demandé l'autorisation à Tillieux qui m'a dit de recopier un dessin paru dans un album ... Et on avait mis ensemble Natacha et Jess Long, la première au bras du second. Walthéry avait essayé de dessiner Natacha de façon un peu plus réaliste. Les deux personnages ensemble, ça collait très bien. Les invitations ont été envoyées à tous les dessinateurs qui avaient travaillé dessus. Et c'est en voyant cela que Tillieux s'est dit qu'une histoire mettant en scène Jess Long et Natacha pourrait être intéressante. Il m'en avait parlé comme ça, en gros, et puis ensuite comme je n'avais pas le scénario, j'ai demandé à Raoul Cauvin de me le faire.

- Pensez-vous qu'il y aura d'autres parodies de Jess Long?
- J'ai demandé à Raoul d'en écrire de nouvelles quand il aurait une idée.

- Il serait amusant de faire tout un album, hors série, d'un ensemble de petites histoires de cette veine.
- Oui, mais pour cela il faut que les idées viennent spontanément.

- Ne pensez-vous pas qu'il serait amusant que tous les personnages réalistes de Spirou connaissent des aventures parodiques, pas sérieuses?
- Tout à fait, ce serait amusant. Mais j'ai mis longtemps à réaliser "vacances manquées" car je n'y croyais plus tellement.

- En 1979/80, entre deux épisodes de Jess Long, apparurent brièvement Les Casseurs de Bois, sorte de prolongation de Michel et Thierry sur scénario de Mitteï. Est-ce que cette série est définitivement interrompue?
- Le rédacteur en chef de Spirou d'alors m'avait demandé de reprendre Michel et Thierry et moi je ne voulais pas. Alors il m'a conseillé de faire une série avec des jeunes et des avions. Et, un jour je ne sais plus dans quelles circonstances, j'en ai parlé à Mitteï que le projet amusait. Il était tenté par le scénario. J'étais d'accord, mais à condition de ne pas être tout seul au dessin parce que cela n'aurait pas été possible avec deux séries. J'ai demandé à un garçon qui était venu nous voir, Garin, si cela l'intéressait. Et c'est comme ça qu'avec lui on a commencé Les Casseurs de Bois. Et puis il a créé sa propre série "Les diables bleus" dans Spirou. Alors on a arrêté. Moi, tout seul, je n'ai pas continué, car ma série était quand même Jess Long.

- Que dessinait Carin dans les casseurs de bois?
- Au début il faisait les décors et puis petit à petit il s'est mis à faire des personnages.

- Que faisait-il auparavant?
- Il dessinait des couvertures pour le journal belge "Pourquoi pas". Avec moi, il débutait dans la bande dessinée.

- Je pense que travailler avec vous l'a influencé. On retrouve d'ailleurs cette influence dans les Diables bleus.
- C'est exact et on l'a même écrit dans Spirou. Mais ça vient du fait que lorsqu'il travaillait à mes côtés il devait dessiner dans son style. C'est pour tout le monde pareil.

- Combien y eut-il d'épisodes des Casseurs de bois?
- Deux seulement.

- J'ai constaté que ce soit avec Michel et Thierry ou vos autres séries, que vous avez réalisé plus de récits de vingt-deux ou trente planches que de quarante-quatre. Vous sentez-vous plus à l'aise dans ces épisodes relativement courts que dans ceux de plus longue haleine?
- C'est moins long à dessiner et on se fatigue moins vite avec un vingt-deux pages qu'un quarante-quatre. Mais c'est surtout une question de goût. Ce que j'aimerai c'est faire une histoire se passant dans le nord, même en deux volumes de façon à avoir beaucoup de trucs à dessiner.

- À part Carin, avez-vous eu d'autres assistants?
- Non, Carin mis à part, j'ai fait seul des scénarios de Jess Long. Il m'est arrivé de téléphoner à Paul Deliège pour lui demander conseil, car j'étais en panne.

- Pensez-vous vous consacrer désormais uniquement à Jess Long?
- Oui et je n'ai pas d'autre projet.

- Lorsque vous ne "bandessinez" pas, que faites-vous, avez-vous un quelconque passe-temps?
- En dehors de la bande dessinée, je ne fais pas grand-chose car j'ai tellement peu de temps.

- Mais ne lisez-vous pas?
- Si, je lis beaucoup et de temps en temps le samedi et le dimanche je vais faire voler mes petits avions tout en étant moins passionné qu'avant. J'ai besoin de me changer les idées parce que je deviens trop nostalgique de certaines choses. Je viens de lire un reportage sur Gillain dans Spirou et quand on parle des bandes dessinées de ses débuts, j'ai vraiment la nostalgie de tout ça. Ça me touche, ça m'émeut. J'aime beaucoup Jerry Spring avec lequel Jijé a apporté un souffle nouveau dans le western. Quand on voit les planches dans Spirou ... Je me souviens de "La fille du canyon" ...


(Propos recueillis chez Arthur Piroton le 19 sept. 1985)

DERNIÈRES NOUVELLES D'ALSACE
Samedi 8 mars 1986

Salon de la carte postale et de la BD
Concours "Chouettes, les vitrines" Les dix plus belles décorations

Le concours "Chouettes, les vitrines", organisé à l'occasion du 6e Salon de la carte postale et de la bande dessinée, avec les "Dernières Nouvelles d'Alsace", les commerçants Fair Play et la Sogénal, a connu son épilogue hier en fin d'après-midi dans les locaux de notre journal.

 


Le tirage au sort hier en fin d'après-midi dans les locaux de notre journal, en présence des trois dessinateurs de BD, Fournier, Seron et Piroton.

DERNIÈRES NOUVELLES D'ALSACE
Dimanche 9 mars 1986

Salon de la carte postale et de la bande dessinée - Colmar dédicacé

Sitôt arrivés, ils se sont mis au travail, les trois dessinateurs de "petits miquets" - Fournier, Piroton et Seron, invités par les amis cartophiles et bédéphiles colmariens. Vendredi soir ils ont participé dans les locaux des DNA à Colmar au tirage d'un concours, organisé à travers la ville par les créateurs du salon, les commerçants Fair-Play, la Sogénal et les DNA. De là ils sont allés faire le tour de leur chambre d'hôtel avant de passer la soirée, voire un bout de la nuit, entourés de passionnés de la bande dessinée, dans une auberge de Sélestat.

Lors d'une mini-séance de dédicace, avant la grande opération de ce dimanche au parc-expo de Colmar entre 9 et 19h, on a pu y admirer le style fignolé de Piroton, son humour très anglais, l'imagination débridée de Fournier et le sérieux, agrémenté d'une écriture magnifique d'un Seron.

Aujourd'hui vous pourrez les côtoyer tous trois, toute la journée durant, à la foire aux vins de Colmar en un genre de mini-Angoulême, seule manifestation de ce type dans le nord de la France. Et faire un tour en même temps parmi la centaine de stands de cartes postales et de vieux papiers. Rappelons que plusieurs documents exclusifs seront mis en vente lors de ce 6e salon de la carte postale et de la bande dessinée, comme une sérigraphie de Seron, tirée à 200 exemplaires seulement et vendue 200F.

Le prix d'entrée de la manifestation est maintenu à 10F (possibilités d'entrée gratuite pour les enfants de moins de 14 ans). Buvette et restauration sur place.

 


Chacun avait son verre de vin blanc, même si seul Fournier ne cache pas sa soif. Derrière lui Piroton et Seron assis.
 


Rien que trois membres éminents de l'école belge de la BC ont collaboré à ce dessin exclusif.

DERNIÈRES NOUVELLES D'ALSACE
Mardi 11 mars 1986

Le 6e salon de la carte postale et de la bande dessinée, dimanche, au parc des expositions de Colmar, aura répondu à la double attente des cartophiles passionnés et habitués de cette manifestation colmarienne, comme de celle d'un public plus large et plus jeune de bédéphiles attirés par les trois dessinateurs venus dédicacer leurs créations: Fournier, Piroton et Seron.
Devant leur table la cohue tout au long de la journée fut indescriptible et les organisateurs songent dès à présent à revoir la formule. Il est vrai que les dessinateurs semblent se plaire au salon de Colmar et le public le leur rend bien. Leur succès fut tel que vers 16h les albums les plus récents de Piroton étaient épuisés, comme l'était d'ailleurs le créateur de Jess Long. Il est vrai que le marché de la carte postale est en quelque sorte le marché de l'épuisement, car plus un document est rare, que ce soit une sérigraphie, un tirage numéroté, etc., plus sa valeur augmente.

Confort accru

Tous les exposants se sont félicités des conditions de confort qui leur étaient réservées à ce 6e salon du jeune club colmarien du fait de l'agrandissement de la salle d'exposition. Et tous se sont donné rendez-vous au salon européen de la carte postale qu'ils préparent pour l'automne au Wacken à Strasbourg.

 


Piroton à l'oeuvre. A l'arrière-plan on reconnaît Fournier qui cachait Seron. Dans le feu de l'action...

 


Toute la journée durant, la hall de la foire aux vins ne désemplissait pas et tous les amateurs de vieux papiers ont trouvé carte à leur boîte à chaussure...

DERNIÈRES NOUVELLES D'ALSACE
Mercredi 24 janvier 1990

Jess Long au parc-expo

Arthur Piroton, invité-vedette du dixième Salon de la carte postale et de la BD

Pour son dixième salon, le club bédéphile et cartophile de Colmar et environs a décidé de frapper un grand coup et de donner une dimension supplémentaire à ce rendez-vous, qui constitue déjà depuis quelques années l'une des manifestations-phare en la matière dans la région.

Les visiteurs y découvriront en effet, comme les années passées, des bandes dessinées et des cartes postales, mais aussi des disques en vinyle qui constituent depuis quelques années, avec l'apparition et le développement du CD, un nouveau réservoir pour les collectionneurs.

Le club, pour bien marquer l'événement, a aussi invité, pour les traditionnelles séances de dédicaces, de nombreux dessinateurs déjà présents par le passé à Colmar, comme Walthéry, Seron ou Chaillet. L'invité-vedette, côté BD, sera toutefois cette année Arthur Piroton, qui a d'ailleurs dessiné l'affiche 90.

Arthur Piroton est considéré comme l'un des derniers perfectionnistes. Avec "Jess Long", il transporte le lecteur dans des aventures qui tiennent de Starsky et Hutch, de Colombo et des Incorruptibles. Un trait efficace, des histoires qui ne vieillissent pas, une action qui accroche: Piroton est considéré aujourd'hui, à juste titre, comme l'un des meilleurs de sa profession. Sa présence à Colmar les 10 et 11 mars, est à elle seule un événement.

COLMAR ET SA RÉGION
Mercredi 21 février 1990

Salon de la carte postale et de la bande dessinée - Dix ans, dix artistes

Le Salon de la carte postale et de la bande dessinée accueillera dix dessinateurs de BD à l'occasion de son dixième anniversaire, les 10 et 11 mars prochains. ("L'Alsace" du 4 février). Dix artistes ont, en effet, répondu favorablement à l'invitation de René Marchal, vice-président de l'association organisatrice, le Club cartophile et bédéphile de Colmar. Les amateurs de BD pourront rencontrer dix de leurs dessinateurs préférés et se faire dédicacer des albums, avant un tour dans les stands ou après avoir admiré les expositions de 200 ou 300 cartes postales sur Colmar, de plaques émaillées sur le thème de la bière, de pochettes de disques des années soixante ou de planches originales de BD.
Dès la fin du dernier salon, René Marchal avait multiplié ses efforts pour faire venir ses amis dessinateurs. Nous, nous avons plus simplement demandé au fameux Jess Long, agent du FBI héros de BD, de nous présenter les artistes. Il commence par son propre père, Arthur Piroton, auteur de l'affiche du salon et qui a dessiné spécialement ce Jess Long pour les lecteurs de "L'Alsace". Voici ce que le "fils dessiné" pense du "père dessinateur".

Arthur Piroton : parmi les meilleurs
"Je suis né dans le courant de l'année 1969, de la complicité d'Arthur Piroton et de Maurice Tillieux" se présente Jess Long, adulte dès sa conception, comme le permet la magie du dessin. "Le dessinateur Piroton est entré à la maison d'édition Jean Dupuis le 16 avril 56, très exactement, où, avant de réaliser sa première série Michel et Thierry, il réalise de nombreuses illustrations", poursuit le détective du FBI. "Michel et Thierry vivent douze aventures. Piroton, qui a quitté Dupuis six ans jour pour jour après être entré dans cette maison, anime ensuite les Krostons, avec Paul Deliège, sous le pseudonyme commun de Max Ariane. En 68, Piroton créé Martin Lebart un héros qui ne vivra guère que l'espace d'une aventure.

"L'éditeur Charles Dupuis veut alors développer le talent qu'il a découvert chez ce dessinateur. Avec Maurice Tillieux, Piroton me fait naître", poursuit Jess Long, le rouge de la modestie aux joues.

Le rapport du détective note que "la série accroche, que l'artiste a atteint la maturité de son art, que le dessin est net, clair et précis". Le succès de ce nouveau héros, précise encore l'enquête, pousse Tillieux à écrire des scénarios vraiment originaux que Piroton illustre par le dessin. "En vingt ans, conclut Jess Long, j'ai aidé Arthur à se hisser parmi les meilleurs de sa profession".

 


L'avis de nombreux spécialistes de la BD confirme ce que le détective dit de son propre "père". Les amateurs disent notamment: "Ses personnages sont toujours efficaces. Le souci réaliste et documentaire se glisse dans le moindre élément du décor. Piroton est un des derniers perfectionnistes. Il cultive discrétion, modestie, réserve et angoisse perpétuelle de l'artiste qui veut sans cesse progresser...".

COLMAR ET SA REGION
Dimanche 11 mars 1990

 


Piroton et Seron trinquent au succès du dixième salon de la carte postale et de la bande dessinée, sous les yeux de Sanujas, Chaillet, Devos, Jarry et des organisateurs.
Un des organisateurs, René Marchal, est le troisième en partant de gauche, chemise lignée.

COLMAR ET SA REGION
Vendredi 26 janvier 1996

Salut l'artiste

Arthur Piroton, dessinateur et scénariste de bande dessinée, décédé cette semaine ("L'Alsace" d'hier), était venu à deux reprises à Colmar, à l'occasion du Salon de la carte postale et de la bande dessinée.

"Il aimait beaucoup notre ville", raconte René Marchal, un Colmarien passionné de BD et ami de Piroton. C'est lui qui avait fait venir le "père" de Jess Long à Colmar. Arthur et René étaient d'ailleurs deux amis de longue date. René Marchal en parle avec beaucoup d'émotion: "J'étais allé chez lui en Belgique, pendant l'été 86. Quelques années plus tard, nous avions fêté Noël ensemble chez moi. On ne manquait pas une occasion de se voir. Il faisait un détour par Colmar chaque fois qu'il se trouvait dans la région. Colmar lui avait énormément plu. Il y avait apprécié l'architecture, mais aussi l'accueil des gens, leur côté sympathique".

Arthur Piroton était venu pour la première fois à Colmar en 1986, pour le salon. Il avait d'ailleurs signé la carte officielle d'invitation. Quatre ans plus tard, il avait réalisé l'affiche de cette manifestation. "C'était un homme simple, sympathique, le coeur sur la main, toujours soucieux de rendre service, reprend René Marchal. Il était très friand des mystères de la vie. Son épouse Paula est comme lui. En outre, Arthur était un très grand amateur d'aéromodélisme. Il n'était guère préoccupé par son image d'artiste. D'ailleurs, je me demande s'il se prenait pour un artiste..."

Ironie du destin relevée par l'ami colmarien du dessinateur belge: dans sa dernière bande dessinée publiée, Piroton s'est mis en scène lui-même, comme dans la première. A l'époque, il créait les personnages des Krostons. Cette fois, il y tue lui-même son héros, le détective du FBI Jess Long en lui disant: "So long, Jess"...

So long, Arthur.

 

Jess Long, dessiné spécialement par Piroton pour "L'Alsace" en 90. "Je n'aime pas le terme de dessinateur de bande dessinée. Je lui préfère celui de "conteur de fable en images", écrivit un jour Arthur à son ami colmarien.

 

So long, Jess!

Paul Deliège, le dessinateur de Bobo, a la mémoire des chiffres: "Arthur Piroton est mon ami depuis trente-sept ans. Je l'ai rencontré le 2 janvier 1959 et il habite à vingt-sept kilomètres trois cents de chez moi". Des chiffres certes, mais surtout beaucoup d'émotion.

Maurice Rosy, directeur artistique des Éditions Dupuis de 1956 à 1971: "Arthur est arrivé lors de l'aventure "Risque-Tout", un hebdo grand format, qui nécessitait le concours de nombreux illustrateurs travaillant sur place. Il était consciencieux, enthousiaste et ne demandait qu'une chose, qu'on le laisse dessiner. Je ne pouvais que l'engager. Ensemble, nous avons travaillé comme des fous durant neuf mois, la durée de vie de cet éphémère organe de presse. Ensuite, comme beaucoup d'autres (Deliège, Lambil, Ryssack, Salvérius, etc.), il a intégré le bureau de dessin de Dupuis. Les tâches de Piroton & Cie. étaient variées: lettrer des planches, retoucher des dessins, faire des illustrations à la commande. Cela lui a permis de côtoyer les dessinateurs déjà établis et de parfaire son style. Un écolage payé, en quelque sorte. Il en voulait vraiment..."

Après son long apprentissage au studio de dessin, Piroton réalise son rêve: évoquer les milieux de la petite aviation. "Michel et Thierry" sont nés, et ils devront leur succès auprès des lecteurs à la méticulosité de leur créateur et à son souci du détail.

Sa principale incursion dans l'humoristique, c'est la compagnie de Paul Deliège qu'il l'effectuera. Ils créent ensemble, sous le pseudonyme commun de Max Ariane, "Les Krostons". Ces trois petits conspirateurs verts et rouges ont la faculté de pouvoir passer en deux dimensions, et ainsi n'être pas plus épais qu'une feuille de papier. Paul Deliège: "Je m'étais outrageusement inspiré de Macherot pour imaginer les "Krostons", ça veut dire "croûton" en wallon, mais aussi "engueulade". Après un album, Arthur s'est - heureusement pour lui et pour tout le monde! - orienté vers Jess Long et j'ai continué en solo."

Sur des scénarios de Maurice Tillieux, les aventures de "Jess Long", agent du FBI, sont un modèle de réalisme à l'américaine: dessin précis - nous sommes dans le sillage d'Alex Raymond -, découpage dynamique, rempli de couleur locale et d'atmosphère. Flanqué de son adjoint Slim Sullivan, Jess Long traversera les modes et donnera à bon nombre de lecteurs l'envie de visiter les États-Unis.

Entre deux planches, Arthur se passionnait pour la petite aviation et faisait voler ses bolides ailés au-dessus de son village, Anthisnes, dans les Ardennes belges. Il chantait dans une chorale et pratiquait volontiers la gouache. "Et surtout, ajoute Paul Deliège, il était un bien plus grand voyageur que moi. Mon seul voyage en dehors de la Belgique fut pour me rendre à Melun en compagnie d'Arthur! Tenez, un jour, on est même parvenus à se perdre dans les couloirs de la télé, après une émission à laquelle nous étions invités. J'étais saoul comme un forçat et lui tentait, tant bien que mal, de nous sortir de là. Nous avons abouti dans les cuisines du bâtiment et y sommes restés un bon bout de temps!"

Les derniers temps, Arthur avait eu envie d'essayer autre chose. Avec la complicité de Raoul Cauvin, il avait élaboré "Les Maîtres du barreau", des courts récits raillant les avocats et leurs petites manies.


La toute dernière planche. Extrait de la dernière création d'Arthur Piroton, "Les Maîtres du barreau", avec la complicité de Raoul Cauvin.


Lors d'une interview, Raoul Cauvin répondra à cette question à propos d'Arthur Piroton...

Vous avez le sens de l'amitié. On raconte que vous vous êtes battu corps et âme pour réaliser une nouvelle série avec Arthur Piroton. Dupuis avait arrêté sa série principale, Jess Long, et le dessinateur se retrouvait dans une fâcheuse posture. Malheureusement le destin en a décidé autrement...

Raoul Cauvin: Oui. Arthur était heureux de repartir. Il avait fait quelques dessins. Je me souviens encore de son dernier appel téléphonique, un vendredi. Et il est décédé trois jours après. En 1996, je me suis fait enguirlander par certaines personnes chez Dupuis lorsqu'on leur a proposé ce projet. Je savais pourtant qu'il était condamné, mais je voulais faire cette série avec lui.

So long, Jess! Hommage du magazine Spirou n°3020 du 28-2-1996:

 


Spirou n°3117 du 7 janvier 1998
(© Dupuis)

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